dimanche 14 décembre 2008

[Tourne Disque] : Parenthetical Girls - Entanglements

Label : Slender Means Society
Sortie : 9 Septembre 2008
4,5/5














C'était presque le rêve de Zac Pennington, chanteur et tête pensante du projet Parenthetical Girls. Après un premier album co-produit par le leader de Xiu Xiu, et très proche d'ailleurs de la scène électro-folk à fleur de peau de ce groupe, il a eu l'idée, en 2005, d'un album bien plus ambitieux, un véritable "Song Cycle", cela dans les deux sens du terme. D'un coté, se placer dans la lignée de pop orchestrale de l'album du même nom de Van Dyke Parks (qui le groupe a t-il mis dans une mixtape pour décrire les influences de l'album? Parks, voilà qui, je ne suis pas qu'un monomaniaque qui veut placer le nom de son chouchou partout). De l'autre, de réaliser tout simplement un "cycle" de chansons qui raconteraient une véritable histoire en formant un grand tout. Mais un projet pareil demande de l'argent et une certaine science de l'arrangement, ce que cet autodidacte n'avait pas. Préférant laisser tout cela de coté en attendant, le groupe a sorti entre temps en 2006 un album plus proche du premier, un peu lo-fi, un peu électro, un peu folk, nommé Safe As Houses. A l'issue de la sortie de cet album, couronnée de critiques très positives, le groupe a été rejoint par différents multi-instrumentistes et s'est alors à nouveau penché sur ce projet. Finalement, avec l'aide de Jherek Bischoff (du groupe The Dead Science), au bout de 3 ans de travail et de sessions avec des tas de musiciens, Entanglements était terminé. Un album ambitieux mais très éloigné du son habituel du groupe, que ce soit sur les précédents albums ou même encore aujourd'hui en live, ce qui désappointa certains fans obtus, ainsi que certains critiques qui passèrent rapidement à autre chose, parfois en se moquant de ces post-ado écorchés qui s'étaient poudrés de trompettes.

Erreur monumentale, Entanglements est un outsider démentiel qui mérite qu'on s'intéresse à lui, et vite, tant il est l'un des albums les plus beaux et les plus réussis de notre année finissante. Au niveau de la forme, sa très grande force, c'est la puissance de ses compositions appuyées par les arrangements denses mais délicats qui les magnifient. Dès le premier morceau, Four Words, on est emporté dans un tourbillon d'instruments lancés à toute vitesse. Les violons s'envolent, des vibraphones résonnent, le piano martèle des accords majestueux, une harpe égrène quelques notes venues du ciel, des petites flûtes naviguent dans l'harmonie, des castagnettes claquent, tout cela explose dans un carnaval de lumière à l'efficacité redoutable, même dans les territoires dangereux et parfois effleurés de la dissonance. Tout l'album se place dans cette beauté là, surannée mais distinguée, semblant venir parfois de la musique classique dans la forme, mais sans jamais perdre de vue l'aspect terriblement pop que peut prendre un orchestre, si tant est qu'on sache l'utiliser. Ce n'est sans doute pas un hasard si le groupe reprend le magnifique et déprimé Windmills Of Your Mind, morceau popularisé par Dusty Springfield aux USA mais co-composé à la base par le géant Michel Legrand (oui, le monsieur des Demoiselles de Rochefort, entre autres), qui était lui aussi un maître du refrain parfait baigné dans des instrumentations sophistiquées. On en vient même à penser à des compositeurs contemporains comme Gavin Bryars au début du morceau-titre, avec ses couches de cordes habilement composés, tout ça avant que le morceau explose dans une mini-symphonie jouissive. C'est dans ces moments épiques, ou quand les morceaux se lancent dans des ambiances façon Big Band 30's, comme dans le parfait Unmentionables, que le groupe se place clairement en digne successeur de Van Dyke Parks. C'est dans ces moments là que la conversion du groupe vers la pop orchestrale est la plus géniale et montre qu'ils ont tout compris, de la même façon qu'un Owen Pallett dans son projet Final Fantasy ; ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'on pense à son He Poos Clouds ou ses derniers e.p. en écoutant Entanglements.

Mais toute cette débauche de moyen n'est jamais vaine, et n'est là que pour contraster avec la tristesse qui habite toute l'oeuvre. On l'a dit, cet album était sensé raconter une histoire, et c'est justement là que Entanglements contraste avec l'image qu'on peut se faire de la pop orchestrale : en effet, les 11 morceaux parlent avec une violence invisible de sexualité adolescente, d'une histoire d'amour entre un garçon de 25 ans et une fille de 14 ans, de peines, de joies, de désir, de peur, parfois avec une certaine crudité. Construit en deux parties et décrivant le passage de l'adolescence à l'âge adulte, l'album évolue, et les morceaux prennent ainsi peu à peu un tour plus tragique, quasiment mélodramatique, mais en jouant avec subtilité avec le pathos. De la mélancolie souriante des premiers morceaux, on tombe rapidement dans des compositions sublimes et déprimées, comme dans le sublime Young Eucharists avec ses clavecins qui portent en eux toute la tristesse du monde quand ils appuient sur des accords qui prennent aux tripes. On est presque dans une ambiance funèbre dans Abandoning, et sur l'éblouissant final qu'est This Regrettable End, dont le titre est déjà explicite, on ne peut s'empêcher de penser aux compositions d'un Danny Elfman, à la fois magnifiques et tirant des larmes : en quelques accords déprimés, portés par des choeurs fantomatiques, les violons font frissonner, et l'on rêverait que cela ne finisse jamais. Il y a une simplicité et une universalité dans ces instants qui est précieuse et rare. Mais ce qui transmet totalement à l'auditeur toute la puissance émotionnelle de cet album, c'est la voix de Zac Pennington, véritable clé de voûte de l'ensemble. C'est quand elle s'envole dans des falsettos sur le fil du rasoir en plein milieu de mélodies incroyablement composées que l'album atteint son apogée. Souvent, elle tremble, elle vibre, elle se déplace entre le grave et l'aigu, entre délicatesse et envolées, mais elle appuie toujours quand il faut, soulignant toute la détresse des personnages qu'elle fait vivre. C'est peut être cela qui déplaira à certains, cette voix qu'on pourra trouver ridicule, ou trop maniérée. Mais c'est justement parce qu'elle porte en elle des émotions crues mais simples que l'album en est si touchant et si beau. Et c'est par la conviction de cette voix que l'on y croit, et qu'à aucun moment l'album ne tombe dans le larmoyant.

Voyage pour les tympans et véritable coup au coeur, l'album des Parenthetical Girls est précieux, tant il réussi son pari orchestral avec brio et sans jamais perdre les émotions brutes qu'il cherche à transmettre à l'auditeur. Qu'on y rit ou qu'on y pleure, les 32 minutes d'Entanglements sont absolument brillantes, puissantes et émouvantes. Un album à découvrir absolument. Le pathétique est rarement aussi sublime.

Emilien.

un lien : www.myspace.com/parentheticalgirlsband

Extrait vidéo de l'album :
Le clip de "A Song For Ellie Greenwich" (qui était une chanteuse pop des 60's pour mémoire )

Parenthetical Girls - "A Song For Ellie Greenwich" from judesays on Vimeo.

mercredi 10 décembre 2008

[Tourne Disque] : Made Out Of Babies - The Ruiner

Label: The End Records
Sortie: 24 Juin 2008
3,5/5





L'acheter
L'essayer




Dès les premières mesures de The Ruiner, on se sent brusquement happé par la puissance sonique du quartet Made Out Of Babies. Ces musiciens ont le don, à la manière de Jesus Lizard ou de Dazzling Killmen, d’envoyer des blocs d’électricité lourds et imposants de façon unie, pour ravager l’auditeur tel un rouleau compresseur. Leur metal animal préfère trouver sa force dans une production à la fois ample et rêche, plutôt que dans les riffs véloces et lisses habituels au genre (d’où l’appellation journalistique de post-metal pour les qualifier). Mais c’est surtout la performance de la chanteuse Julie Christmas qui fait monter le groupe à des sommets d’intensité corrosifs. Sa palette vocale, d’une richesse saisissante, excelle aussi bien dans les cris écorchés que dans les complaintes plus mélodieuses. Comme me l’a très bien fait remarquer un des membres du groupe The Snobs, on pourrait facilement rapprocher le chant Julie Christmas à celui d’une Joanna Newsom en furie.

The Ruiner est un vrai parcours du combattant, une lutte acharnée entre les instruments amplifiés et les cordes vocales. Oui, ça gueule beaucoup, ça fait beaucoup de bruit, alors si on écarte les morceaux plus dispensables en ne retenant uniquement les 4 morceaux phares de l’album (Cooker, Grimace, Bunnys Boots, et How To Get Bigger), cela en fait un excellent EP dévastateur de 20 minutes.

François.

Extrait vidéo de l'album:
Made Out Of Babies - Cooker

dimanche 7 décembre 2008

[Tourne Disque] : Pavement - Brighten the Corners: Nicene Creedence Edition / Stephen Malkmus & The Jicks - Real Emotional Trash

Pavement - Brighten the Corners: Nicene Creedence Edition
Label : Matador Records
Sortie : 9 Decembre 2008
Sortie originale : 11 Février 1997
L'album original : 5/5
La réédition : 4/5








Stephen Malkmus & The Jicks - Real Emotional Trash
Label : Matador Records
Sortie : 4 Mars 2008
4/5









Le premier morceau que j'ai entendu de Pavement, c'était We Dance. En intro, il y a une guitare acoustique jolie, des petites notes de piano éparses. Soudain, la voix de Stephen Malkmus se lance, légère, et débute un "There is noooo..." émotif et un peu freluquet. Mais, patatras, la seconde d'après, la suite d'accord s'effondre sur un accord de septième pas prévu, et Malkmus finit sa phrase : "...castration fear". Tout Pavement est là. Cet art de tomber à coté de ce qui est attendu pour donner quelque chose d'autre, d'infiniment plus cool. Les incompréhensibles paroles lâchées dans le phrasé mou de Malkmus, les guitares bizarres et noisy, l'ambiance enfumée de jeunes glandeurs, tout cela a fait de Pavement le groupe ultime du rock indépendant des années 90. Inspirant des tas de gens, un peu partout (ceux qui n'entendent pas du Pavement chez Blur à partir de 1997 sont sourds), le groupe a sorti 5 albums bordéliques, pop, brillants qui sont déjà rentrés dans le panthéon de la période, avant d'imploser au tournant du millénaire. Après quoi, il n'aura fallu que 3 ans pour que le processus de réédition-deluxe-boxset-machin se mette en marche, Matador ressortant progressivement toute la discographie du groupe dans des coffrets agrémentés de tas de faces b, d'inédits, de lives, de tout ce que vous voulez.

Quatrième album à bénéficier de ce traitement de luxe (avec une remasterisation qui ne s'entend pas, ahem), Brighten The Corners est sorti en 1997 après le très consistant Wowee Zowee. S'il allait vers des choses moins éparpillés, plus calmes, c'était en enrichissant le répertoire de Pavement de morceaux plus lents et mélancoliques, pour ce qui est peut être le meilleur album du groupe. Oh, évidemment, cette affirmation se discute, Malkmus lui même ne considérant pas l'album comme un "classique de Pavement". Mais Brighten The Corners montre Pavement dans son meilleur équilibre entre groupe un peu potache de rock décalé et musiciens brillants sachant parfaitement construire des morceaux plus complexes qu'on ne croit. La preuve dans un morceau comme Transport Is Arranged, dont la progression de jolie ritournelle triste à gros passage rock se fait avec une aisance incroyable, ou l'immense duo final Stralings of the Slipstream/Fin qui met en lumière des jeux de guitares parfaitement travaillés, illuminant des morceaux mélancoliques. Même dans ses passages les plus lents comme sur Type Slowly, le groupe réussi à produire de longs instants instrumentaux absolument magnifiques. Et pour ceux qui trouveraient que Pavement est un groupe mou, on leur fera écouter le tube ultime et tordu qu'est Stereo, l'hilarant Embassy Row, ou les chœurs pop de Passat Dream, histoire de bien leur montrer leur erreur. Malkmus est au sommet, sortant des phrases aussi parfaites que "You've been chosen as an extra in the movie adaptation of the sequel to your life", et à la basse, Mark Ibold (qu'on a vu récemment jouer en live avec Sonic Youth) n'a jamais été ausssi parfait avec ses lignes groovy que sur un morceau comme Blue Hawaiian.

Mais, et les ajouts de la réédition à coté de ce chef d'oeuvre mésestimé? C'est toujours le même problème. On a des morceaux/jams qui ne peuvent être appréciées que par un fan ultime qui les a, de toute façon, déjà entendues, et le Pavement-phile modéré devra donc faire le tri entre l'anecdotique et les trésors cachés parmi les 32 (!) bonus. On rigolera sur la version country de Type Slowly, ou sur des morceaux foutraques comme Cataracts, Wanna Mess You Around ou Westie Can Drum, mais il faudra surtout se pencher principalement sur les quelques perles cachées en face-b à l'époque : Then (The Hexx) et ses impressionnantes 7 minutes en apesanteur, le très beau Harness Your Hopes, les ensoleillés et pop No Tan Lines et Roll With The Wind ou le formidable Roll with the Wind. Ces quelques morceaux auraient mérités d'être sur l'album, et ce n'est que justice de pouvoir les découvrir aujourd'hui. Quand aux versions démo ou live, aux jams pas super utiles et juste rigolos enregistrés pour les radios, ça s'écoute une fois à tout casser, comme la majorité des trucs que les maisons de disques se sentent obligés de refourguer quand ils font des rééditions. Cela n'enlève rien au fait que c'est peut être le meilleur album pour découvrir Pavement, et en tout cas une des meilleures choses des années 90 qui méritait amplement cette réédition collector très bien faite.

Mais toute cette mythologie, matinée de nostalgie collective, nous ferait oublier que Stephen Malkmus fait toujours de la musique et a même parfaitement digéré l'après-Pavement, comme le prouve son dernier album, sorti cette année avec son groupe The Jicks, un backing band impeccable qu'a rejoint récemment l'excellente Janet Wess (batteuse de groupes merveilleux comme feu Sleater-Kinney ou Quasi). Vous allez me dire que je suis un Philippe Manœuvre en puissance qui parle toujours de "rock" (il faut bien prendre le relais d'un Rock&Folk agonisant qui met Guns n' Roses ou Kings Of Leon dans ses albums du mois, oh la la), mais Real Emotional Trash est justement un excellent album de rock, et je pèse mes mots, un album avec des solos de guitares parfois psychédéliques et super longs, des gros accords et des riffs tueurs, de la batterie qui tape fort et fait des breaks trop cools, et le tout sur un peu moins d'une heure.

Ce sera trop pour certains. Tout le monde ne goûtera pas les 10 minutes de l'épique morceau-titre par exemple, qui débute par une ballade très réussie mais qui, progressivement et via une accélération parfaitement calibré, se transforme en un tube implacable, se concluant par un solo virtuose entouré par des pianos martelés. On peut comprendre. On plaindra ces gens là. Dans cet album, Malkmus n'a rien coupé, il a laissé les solos (certains sur Hopscotch Willie ou Baltimore sont d'ailleurs assez impressionnants de maîtrise!), il a gardé tout les jams, et ce grand ado fan de prog-rock ne se refuse rien, quitte à bourrer son album jusqu'aux amygdales de passages instrumentaux qui n'ont aucun autre objectif que d'être jouissifs à l'écoute. Encore faut-il rentrer dedans. Mais n'allez pas croire que c'est un album de Steve Vai, dieu du ciel non, il y a aussi de la pop ici, comme du temps de Pavement (ah! vivre avec une légende sur le dos, quel fardeau!), marié avec un coté rock à guitare 70's dont on aurait enlevé tout le superflu : Dragonfly Pie qui ouvre l'album est à cet égard parfait, alternant guitares distordues et refrain sautillant ultime. C'est quand l'album joue sur ces deux aspects qu'on a le droit à des petits chef d'œuvres : Cold Son, Elmo Delmo, ou ce Wicked Wanda final, avec chœurs féminins et guitares qui touchent le ciel. Il est parfois même émouvant et doux à grand coup de pianos électriques, comme sur Out Of Reaches avec sa coda tristoune. En définitive, aucun morceau vraiment plus faible que les autres, des morceaux à la fois classiques mais jamais emmurés dans la tradition, avec l'ajout de "beaucoup de détails à discerner", des musiciens qui se comprennent parfaitement. Cela fait de Real Emotional Trash une des meilleures choses de l'année, tout simplement, et voilà pourquoi il fallait que nous vous en parlions, même 9 mois après.

Et puis, franchement, que voulez-vous, c'est Stephen Malkmus, c'est une voix, c'est une façon de chanter, c'est un type, c'est des mélodies parfaites, c'est une façon de lâcher un solo et c'est quand on se retrouve à répéter tout seul devant sa stéréo en secouant la tête des phrases comme "Shake me off the knife because I want to go home" ou "My baby baby baby baby baby gave me malaria, hysteria-ah" qu'on se rend compte qu'il est, et a toujours été, le mec le plus cool.

Emilien.

liens :
http://www.myspace.com/pavement
http://www.myspace.com/stephenmalkmus (on peut entendre son album en entier sur cette page)

Extraits audio-vidéo-stéréo de l'album:
Pavement - Stereo. Anti clip hilarant d'un tube parfait, qui vaut le coup rien que pour le plan absolument hilarant sur une cymbale au début du refrain, alors qu'on s'attendant à voir TOUT sauf ça.


Stephen Malkmus & The Jicks - Hopscotch Willie. Et ses solos fous, tout plein, partout!

mercredi 3 décembre 2008

[C'était mieux avant !] : John Coltrane - Giant Steps

Atlantic Records
1960






L'acheter
L'essayer




Alors que le Mange-disque observait avec consternation la médiocrité de l’actualité musicale de cette fin d'année, la seule occupation qui me restait en ces temps moroses était de me replonger dans mes classiques. Ne pouvant déroger au principe de classification des auditeurs je me dois de reconnaître que je fais ainsi partie de la catégorie des jazzeux. Ils ont des lunettes, sont en général calmes, audiophiles, ce sont les évêques du saxo, les évangélistes de la contrebasse. Mais la caractéristique la plus propre réside certainement dans leur incroyable faculté à donner dans le réac ; pour eux tout vient du jazz, ils en viendraient limite à vous dire que la musique classique aurait pillé les Mingus et autres Coltrane.

C’est d’ailleurs de ce dernier dont il s’agit. Quoi de plus normal de commencer notre périple par l'un des plus vibrant artistes jazz. Si son premier album notable reste Blue Train le vrai « saut » aura lieu avec Giant Steps. Coltrane, voulant s’affranchir des codes jusque là usés, participait déjà sur le Kind of Blue de Miles Davis à l'émergence du « jazz modal ». Les grilles d’accord changent, le cool jazz à la papa a un pied dans la tombe, Giant Steps fait remarquablement glisser l’autre. L’année est pleine, ça tombe bien car la décennie qui suivra marquera une période essentielle dans l’évolution d’un genre qui n'a cessé d'influencer les artistes les plus chevronnés.

Intérêt multiple. Giant Steps est d’ailleurs selon moi le premier album à conseiller à quelqu’un qui voudrait dire au revoir au jazz (parfois) un peu somnolent des Chet Baker et consorts. Le jazz modal est cet animal insaisissable qui rebuterait les moins téméraires d’entre nous et ferait douter les plus courageux ; le premier titre de Giant Steps est à mon sens ce qui illustre le mieux cette évolution.

En effet la première piste frappe par deux choses ; premièrement par son incroyable rapidité, deuxièmement par ce sentiment d’euphorie qui conforterait notre certitude sur l’impossibilité que ce morceau ait pu être écrit. On imaginerait Coltrane lancer un « balance la sauce » à Art Taylor (batterie), aussitôt suivit par un Paul Chambers (contrebasse) des plus débonnaire, égrainant les notes comme une dictée apprise par cœur ; notre bon Tommy Flanagan (piano) n’aurait eu qu’a suivre les grilles patiemment intégrées au fil du temps. Sauf que tonton John vient réveiller les morts, ressuscitant un sentiment presque organique, quasi physique.

Giant Steps rend perplexe par son évidente facilité, les notes nous narguent, tourbillonnent autour de nous, on essaye d'en attraper une, deux, l'écoute devient un jeu et le plaisir immédiat. C'est avec une jouissance inouïe que l'on découvre chaque pépite de ce que cet album a apporté ; une nouvelle façon de jouer, d’écouter, d’apprécier. L'urgence alliée à la sophistication de l'œuvre en devient troublant, le saxo ténor arrivant par sa seule présence à habiter la pièce entière (Countdown), les titres se faisant explicites (Spiral) et Coltrane, rendant un dernier hommage aux pères du « bop » en passant du « be » au « hard » (Mr. P.C.), nous ouvre les portes d’une décennie en pleine mutation dont il ne verra malheureusement pas la fin ni la portée.

Christopher.

Extrait audio de l'album:
John Coltrane - Giant Steps

dimanche 23 novembre 2008

[Tourne Disque] : Marnie Stern - This Is It and I Am It and You Are It and So Is That and He Is It and She Is It and It Is It and That Is That

Label : Kill Rock Stars
Sortie : 7 Octobre 2008
4/5







L'acheter




Cette fin d’année musicale est un peu consternante, par manque de grosses sorties attendues et de découvertes surprenantes. Les rares exceptions sont le Deerhoof, le TV On The Radio (que le Mange Disque trouve intéressant, mais n’arriverait surement pas à le juger à sa juste valeur, par manque d’enthousiasme, et pour ma part je ne pourrais lui mettre qu’un ?/5), et le deuxième album de Marnie Stern. This Is It and I Am It and You Are It and So Is That and He Is It and She Is It and It Is It and That Is That est l'antidote idéal pour se réveiller en cette période ronflante, peut être même le seul disque vraiment rock’n’roll à retenir cette année.

Ce titre interminable évoque d’ailleurs bien les longs riffs tarabiscotés avec 36 notes à la seconde, remplis de doubles croches, de triples croches (ne me demandez pas ce que ça veut dire, je ne sais pas), joués par cette guitar hero inclassable au physique de Barbie. La fameuse technique du tapping, (que vous pouvez observer ici), elle ne l’a pas acquise afin de ressembler aux références du genre (les Van Halen et autres horreurs venant du Heavy Metal, qu’elle ne connait de toute manière sûrement pas), ou pour impressionner, mais bien par nécessité. Car d’après ses dires, « avec de l’entrainement, il est bien plus facile de jouer rapidement une multitude de notes avec ses deux mains sur le manche plutôt qu’avec une seule ». Il n’y a qu’elle pour transformer cette technique habituellement moche et démonstrative (pour ne pas dire de mauvais goût) en quelque chose de totalement inventif et original. Simplement : sa tête déborde d’idées, qu’elle ne peut évacuer qu’avec sa guitare et ses dix doigts. Le surplus de technicité devient un pur outil, et non une fin en soi. Elle est donc une autodidacte qui joue du rock progressif sans le côté pompeux du genre et dans des morceaux de 3 minutes, avec une énergie punk et un chant pop haut perché complêtement décomplexé. Comme si cela ne suffisait pas, elle s’accompagne à la rythmique du batteur le plus insensé et hyper actif du moment, Zach Hill (de Hella), qui sait presque se faire oublier tout en restant efficace (un exploit), pour se dévouer entièrement à la musique de sa protégée (il l’a découverte et il produit ses disques).

L’entrée en matière de l’album est effarante de minimalisme spectaculaire (la guitare et la voix jouent sur une seule et même note répétée pendant toute la moitié du morceau sur un rythme effréné), et tout ce qui suit est un enchainement de morceaux rentre-dedans, compliqués mais funs avant tout. On a l’impression que les notions de « limites », « baisses de tension » et « raisonnables » n’existent pas dans le vocabulaire de Marnie Stern. C’est ce rock là, insouciant, généreux et un peu dingo, qu’on a envie d’écouter cette année.

François.

http://www.myspace.com/marniestern1
Extrait vidéo de l'album:
Le drôle de clip du single Transformer, où Marnie Stern joue avec les références qu’on pourrait essayer de lui coller (esthétique Glam Rock, image cheap, guitare à double manche, fumée blanche…).

dimanche 16 novembre 2008

[Tourne Disque] : Diebold - Listen To My Heartbeast

Label : Bangor Records
Sortie : 29 Janvier 2008
3,5/5





L'acheter (oui, achetez, c'est un petit label!)
L'essayer

Qu'on veuille bien m'excuser de parler ici d'un album qui est sorti il y a presque un an, mais les années sont bien trop courtes pour qu'on réalise tout ce qu'il s'y passe. Pour sûr, on écoute certains groupes, on les manque pas, on est obligé de subir des choses fades dont tout le monde parle pour se rendre compte finalement qu'il faut faire attention aux mouvements de foule. Mais, dans le même temps, on rate pleins de trucs, et c'est soudain, quand on en arrive à faire le classement des meilleurs albums de l'année qui agonise, qu'on se demande si on a pas traversé l'année musicale comme un touriste au sein d'un voyage organisé. Alors la quête des albums qu'on aurait manqués commence, on erre entre les sorties, et parfois, par chance, on tombe sur un oublié de l'histoire, et si l'on comprend bien que personne n'en ai parlé, on se dit tout même qu'on aurait pu faire attention.

Le premier album de Diebold fait parti de ceux là, et c'est in-extrémis et par hasard qu'il m'est tombé dans l'oreille, par la magie de notre Internet tentaculaire, en ayant seulement connaissance de l'alléchant line-up de ce duo montréalais : d'un coté, Ian Ilavsky, qui joue de la batterie et de la basse, de l'autre Sophie Trudeau, chargée de la basse et de la batterie (les ordres sont importants). Pour ceux qui n'ont donc pas ouvert grands les yeux à la vue de ces noms, ces deux personnes ne sont pas n'importe qui : non seulement elles sont membres du groupe A Silver Mt. Zion, mais de plus Ian fit partie de Sofa, groupe sombre et rock bien trop méconnu signé sur l'influent label Constellation dont il est de surcroît le co-fondateur, et Sophie a été membre du légendaire collectif Godspeed you! Black Emperor, entre autres projets passionnants. Duo basse-batterie quasiment instrumental, Diebold a été fondé en 2002 avec pour principe (en gros et d'après eux) "de régler en musique les conflits d'ordre politique qui pouvaient opposer les deux membres du groupes quand ils vivaient ensemble en les maximisant par le son" (pour la question du sérieux de cette affirmation, c'est vous qui voyez). Et s'il a été enregistré de façon "live" sans public, sans aucun mixage ni overdubs (à part des voix dans le premier morceau) en 2005 et 2006, il aura fallu attendre le mois de Janvier dernier pour que cet album sorte sur le minuscule label crée par Sophie, Bangor Records (label sur lequel était déjà sorti un génial album du trio The Mile End Ladies String Auxiliary en 2005, dont je vous parlerais bien si seulement c'était mon sujet).

Il ne faut pas s'attendre ici à un énième album de post-rock ou des bruits épars émaillés de laborieux passages de musique concrète tout au long d'un album triste comme un sapin de Noël en février. Non, soyez prêt, Listen To My Heartbeast porte bien son nom, et est un album de rock, de gros rock, quasiment de stoner rock, avec des relents de noise rock, un album menaçant et brutal, pas si éloigné dans son esprit du duo Lullabye Arkestra (qui est lui même signé chez Constellation, tout se recoupe). Les six titres de cet album de 35 minutes (durée parfaite) sont pour la plupart assez simples : d'un coté, une basse sale mais pas fatigante non plus, souvent jouée par Sophie, qui lance des gros riffs passés parfois ensuite en boucle dans des pédales de delay pour construire des architectures primitives. De l'autre, une batterie qui tape et ne fait que ça, n'hésitant pas à faire des breaks hard rock façon groupe qui joue dans un garage.

Quand l'album commence, on est agressé par USaid et son ambiance gros metal lourd et ses cris sans fins. Tout est sale et bruyant et l'auditeur lambda se demande ce que l'il est venu faire là. Pourtant, si on se prend au jeu, il y a quelque chose d'absolument jouissif dans la manière dont ces morceaux agressifs sont joués, et derrière cette grosse déflagration sonique, il y a des sortes de jams géniaux qui sont au delà du cool. Ecoutez par exemple des morceaux comme Sure ou Baboum Kaka Chic, et tout de suite l'ambiance change, on est quelque part entre les gros grooves hardcore et des métriques irrégulières, on est happé par cette répétition hypnotisante de riffs. Comme dans une espèce de version déglinguée et rock'n'roll de Neu!, on sait que ce qu'on entend n'a rien de terriblement original, on sait qu'on écoute depuis 3 minutes le même riff, mais on s'en fout, la fureur est là. Encore mieux, parfois on décolle carrément comme avec le formidable morceau Opéra, qui évolue d'une composition garage sur laquelle on secoue la tête pour aboutir en grande apogée majeure, final façon mini-Lightning Bolt dont on a expurgé les doubles-croches. Et même durant le morceau-titre final qui joue beaucoup plus sur les larsens dans un ensemble expérimental à faire peur, il y a soudain cette batterie qui se met en branle et tourne en boucle, rappelant le premier album des Liars ou bien même une version lo-fi de PiL.

Sorte de pas de coté étrange de deux musiciens dont on aurait jamais cru qu'ils seraient un jour si primitifs et bruts, l'album de Diebold, s'il n'est en rien un classique instantané ou un chef d'œuvre en péril, est une découverte tout à fait réjouissante, qui concilie en un même tout cohérent une violence sonique assez physique et une ingéniosité plus cérébrale : c'est exactement ce que l'on peut espérer d'un album dont le volume reste dans le rouge constamment. C'est bien simple, si vous ne prenez aucun plaisir à écouter ces raids de sons crachés par des amplis bousillés, rendez vous à l'évidence : vous n'êtes pas rock. Pis! Vous êtes trop vieux.

Émilien.
Un lien : www.myspace.com/bangorrecords

Extrait audio :
Diebold - Sure

mercredi 12 novembre 2008

[Bonus Tracks] : Evangelista, Vampire Weekend, Clinic, Pivot

Evangelista – Hello, Voyager
Label : Constellation Records
Sortie : 25 Février 2008
4/5

L'acheter L'essayer Myspace

Sur son premier album enregistré sur le label Constellation, la new yorkaise Carla Bozulich inspectait magistralement les tréfonds de l’angoisse et de la désolation, à grand renfort de voix lourdement habitées et de stridences aiguisées. Sur ce deuxième essai, elle explore avec son groupe Evangelista (nom de l'album précédent) des terres tout aussi obscures, mais où une lueur d’espoir subsiste. Hello, Voyager est bien plus varié, toujours aussi intense, et surtout moins autiste dans sa radicalité. Parmi le blues rock primaire (Truth Is Dark Like Outer Space), le cauchemar dissonant (The Frozen Dress), et l'improvisation noise debordée de percussions et de spoken words aggressifs (Hello, Voyager!), les ballades portées par de sublimes nappes de claviers et de violons viennent prendre place (The Blue Room, Paper Kitten Claw). Carla Bozulich est une diva aussi bien angélique que démoniaque, qui à travers ses aspirations expérimentales et tourmentées, n’oublie pas d’écrire de vraies chansons fascinantes.
Evangelista – Smooth Jazz



Vampire Weekend – Vampire Weekend
Label : XL
Sortie : 29 Janvier 2008
2/5

L'acheter L'essayer Myspace

Dans le genre « afro-pop », on préférera réécouter l’inventif Remain In Lights des Talking Heads sorti il y a 28 ans, plutôt que l’album ingénu et sans surprises de Vampire Weekend. C’est un peu comme le Fleet Foxes : « bien mais pas top ». Au bout de deux écoutes, on a compris leur petite recette très pensée et un peu limitée, et on passe à autre chose.
Vampire Weekend – Mansard Roof



Clinic – Do It!
Label : Domino Records
Sortie : 7 Avril 2008
3/5

L'acheter L'essayer Myspace

Les albums de Clinic se ressemblent tous, peu d’évolutions vraiment notables sont reconnaissables de disques en disques (déjà 5 au compteur). Et pourtant, on prend toujours un malin plaisir à découvrir leur nouvelle série de chansons. Ils inventent une sorte de nouvelle catégorie de groupes de rock : ceux qui sortent toujours les même albums, sans dévier de trajectoire ni baisser en qualité. Cette régularité impassible fait qu’on se sent toujours chez soi, on retrouve immédiatement tout ce qu’on aime chez Clinic : une surf-music vintage et lo-fi traversée d’électricité rockabilly, un chant doucement nauséeux évoquant le Lou Reed du Velvet Underground, une atmosphère fiévreuse qui sied bien au nom et aux déguisements du groupe (blouses blanches, masques de chirurgien sur le visage), des riffs de guitares tendues et mécaniques, la batterie imperturbable si chère au groupe, et toujours (toujours !) la fameuse chanson garage en milieu d’album. Leur monomanie, quitte à ne jamais surprendre (aucun risque d’être déçu, c’est déjà ça), est très attachante. On retiendra tout de même une mini évolution : moins de distorsion, plus de pop. Bizarrement, on en viendrait presque à leur demander de ressortir encore le même album l’année prochaine.
Clinic – High Coin



Pivot – O Soundtrack My Heart
Label : Warp Records
Sortie : 18 Aout 2008
1,5/5

L'acheter Myspace

Après Battles et Born Ruffians, le label électro Warp signe avec un nouvel espoir du rock contemporain : le groupe australien Pivot, étiqueté (à tort) de Math Rock. Grosse déception, on aurait voulu découvrir une musique moderne, faite d’innovations dynamiques maitrisées. Au lieu de cela, ils nous servent un gloubi boulga de sons électroniques triturés, bidouillés, en vain, pour des plages aléatoires sans but, avec un trop plein de claviers New Age à la Jean Michel Jarre. Il y a bien des grooves efficaces sur les morceaux In The Blood et O Soundtrack My Heart, mais cela reste trop insuffisant. De plus, ils ont cru bon de faire une impasse presque totale sur le chant, mais ils auraient dû savoir que jouer de la musique instrumentale captivante n’est pas donné à tout le monde. Leur ambition de vouloir jouer une musique stellaire et savante dépasse leur véritable capacité de mise en œuvre.
Pivot In The Blood



François.

dimanche 9 novembre 2008

[Bonus Tracks] : The Organ, Inara George, Oasis, Monkey

The Organ - Thieves
Label : Mint Records
Sortie : 13 Septembre 2008
3,5/5



J'ai un tee-shirt The Organ. Il est super joli, on y voit un orgue dont les tuyaux vont jusqu'à des nuages dans lesquels y'a des oiseaux. Rien que pour ça, ce groupe de filles ultra inspiré par les années 80 (cf. leur unique album, le très chouette Grab That Gun) a toujours été protégé dans mon petit cœur, et j'ai été très triste quand elles se sont séparés brutalement et sans donner de raisons ("y'en a trop" ont-elles dit de façon lapidaire), durant l'enregistrement avorté de leur deuxième album, en 2006. Dieu merci, voici le petit e.p. Thieves qui regroupe six morceaux inédits, dont deux en live, et qui intervient comme un dernier petit souvenir. Comprenant des choses absolument géniales que ce soit le mini tube Can You Tell Me One Thing ou l'émouvant (et acoustique!) Don't Be Angry, cet e.p. n'a pour unique défaut que le fait qu'il ne sonne pas "terminé" ; il y manque une finition qui ne se fera jamais. Ce court adieu se fait donc simplement, sans pathos, juste ce qu'il faut d'émotion quand la chanteuse, double féminin de Morrissey, chante "all that i want was here, now it's gone/don't be angry, i will die lonely". R.I.P, etc.
Can You Tell Me One Thing



Inara George (with Van Dyke Parks) - An Invitation
Label : Everloving
Sortie : 29 Aout 2008
2,5/5



C'est sans doute le raté le plus mignon de l'année, mais ça reste un raté. An Invitation est la rencontre quasiment "en famille" de Inara George, jeune femme qui a une très jolie voix et de Van Dyke Parks, arrangeur génial dont je parle trop et ami du père d'Inara. L'album est un grand déluge d'orchestrations d'un autre age comme Van Dyke Parks en a le secret sur des morceaux aimables et infiniment jolis, sur lesquels la voix d'Inara flotte très gracieusement. Alors donc, pourquoi ça marche pas? Parce que tout cela sonne creux, et notre gentille chanteuse écrit des ballades absolument transparentes. Et comme le propre de l'orchestration est d'enjoliver et pas de fabriquer, Van Dyke a beau se démener comme un diable avec des idées géniales, il ne sauve finalement rien, au contraire, on a l'impression assez affreuse qu'il en fait beaucoup trop pour sauver la chose. Ce n'est pas désagréable à écouter, il y a même de jolis morceaux, mais franchement, si vous voulez une fille qui compose des morceaux brillants et sur lesquels l'ami Parks est comme un gosse dans un magasin de jouets, autant aller réécouter Ys de Joanna Newsom, qui fait passer cette sucrerie pour de la musique d'ambiance.
Right As Wrong



Oasis - Dig Out Your Soul
Label : Big Brother
Sortie : 6 Octobre 2008
2/5



Dans la catégorie des artistes dont on sait que l'âge d'or est passé, il y a toujours une étape obligée qui les touche tous par roulement : l'album du "retour-aux-sources", le "meilleur-album-depuis-le-dernier-meilleur-qui-a-déjà-quinze-ans", l'inénarrable "retour-en-grâce-des-géants-assoupis". Un processus de seconde jeunesse savamment orchestré par les maisons de production et qui, par le truchement de quelques critiques positives, voudrait faire croire à tout le monde que, si si, pour de vrai, un groupe comme Oasis peut encore sortir un bon album. En 2008! Soyons sérieux! On peut y croire pendant les 3 premiers morceaux de Dig Out Your Soul qui offrent un groupe toujours très rock de stade, mais un peu plus subtil que d'habitude. The Turning est même un bon morceau. Mais chassez le naturel, il revient au galop, le reste est bien plus paresseux, avec des ballades insipides, un Noel Gallagher qui persiste toujours a vouloir mal chanter des morceaux à la place de son frère, des duplicatas 60's fatigants, et surtout la preuve que les morceaux de gros rock en ternaire sont une aberration (Ain't got nothin', affreuse chose). Cela nous fait 4 morceaux écoutables. C'est vrai que par rapport aux derniers albums du groupe, c'est beaucoup.
The Turning



Monkey - Journey To The West
Label : XL Recordings
Sortie : 18 Aout 2008
3/5



Écouter la B.O. d'un spectacle sans voir le spectacle, voilà bien quelque chose de problématique. Y'a toujours de ces passages décontextualisés qui semblent un peu inutiles, alors qu'ils ne choquent pas une fois pris dans la progression d'une œuvre globale. On a beau être Damon Albarn, c'est exactement pareil quand on sort les musiques de son opéra Journey To The West en cd, en version "electro" (parait-il). S'il est intéressant d'entendre un Damon Albarn qui n'a que très rarement été aussi expérimental, il faut tout de même avouer que tout les morceaux instrumentaux de moins de deux minutes ne sont pas vraiment convaincants, surtout quand ils sont plombés de sons électroniques ou d'effets un peu maladroits. En dehors de quelques passages orchestraux très beaux (Sandy The River Demon), il n'y a guère que les "vraies" chansons qu'on retiendra, sortes de bonnes faces-b de Gorillaz chantées en chinois, particulièrement celles de la fin de l'album comme Monkey Bee qui finit en une formidable explosion qui nous rappelle pourquoi Damon Albarn reste, tout de même, un héros pour nous tous. Pas de quoi non plus tomber à la renverse.
The Living Sea


Émilien.

mercredi 5 novembre 2008

[Tourne Disque] : Animal Collective - Water Curses

Label : Domino Records
Sortie : 5 Mai 2008
5/5





L'acheter
L'essayer

Les musiciens intègres d’Animal Collective ne cessent d’aller de l’avant. Sur cet EP, ils retrouvent le foisonnement expérimental de leurs albums sortis dans l’anonymat avant Sung Tongs, et prolongent en parallèle l’extase pop de Feels et de Strawberry Jam. S’il peut être considéré comme leur disque le plus abouti à ce jour, il est aussi le plus énigmatique. C’est un peu comme un film de David Lynch : les plus consternés par les milles enchevêtrements d’idées compliquées abandonneront dès le milieu, les autres tenteront de se déconnecter de leur confort habituel, pour tenter de s’acclimater à l’anormal et de comprendre l’inexplicable.

D’entrée de jeu, ce premier paragraphe pourrait faire passer Water Curses comme une musique complètement rasoir et décourageante. Mais il faut savoir que nos quatre sorciers font partie des plus grands faiseurs de mélodies vocales de notre époque. Leur musique repose avant tout sur cela : des suites de ritournelles enjouées, euphorisantes, imprévisibles, libérées de tout maniérisme. Et les paysages électroniques minutieux et bouillonnants qui tournent autour apportent une dimension éminemment visuelle.

Après le manège infernal du premier morceau Water Curses (il faut reconnaitre qu’on ne sait plus trop où donner de la tête après ces trois minutes tourbillonnantes), on entre dans des eaux troubles d’un calme trop suspicieux. Car en réalité, il y a dans ces vingt minutes de musique plus d’inventivité que dans la grosse majorité des albums indie surévalués que les Inrocks essaient de nous vendre chaque semaine. Si bien qu’il faut plusieurs écoutes pour être envahi par les ondes chamaniques du groupe. Ce mini-album n’est pas fait pour les auditeurs distraits : il s’écoute attentivement, pour s’imprégner de chaque son émanant des boucles électroniques marécageuses, des notes de piano en pluie et du chant méditatif ou illuminé d’Avey Tare.

Un voile de brouillard semble obscurcir notre esprit pendant tout le disque. L’effort nécessaire pour l’évacuer se révèle être un jeu passionnant. Pour saisir pleinement la force hypnotique de ce labyrinthe aquatique, il faut travailler l’écoute, s’accrocher aux mélodies, les penser, prendre ses repères. Beaucoup vont le reprocher : l’écoute de Water Curses n’a rien d’instinctif. Et c’est ainsi qu’on ira contre l’idée qu’une musique n’est valorisable que par ses simples effets directs sur l’auditeur. Une fois la partition déchiffrée, on comprend que tout est magistralement orchestré, structuré, que chaque morceau a un début, un milieu et une fin. On s’étonnera alors à se balader aisément parmi les chemins de traverses et les passages tortueux, comme si c’était notre propre terrain de jeu, et s’émerveiller devant les pics mélodiques saisissants (le gospel tropical à la fin de Cobwebs, les notes glissantes de Seal Eyeing), qui nous avaient totalement échappées auparavant. Après ce passage presque obligé, cette musique complexe peut alors se vivre pleinement. Qui mieux que les chamanes d’Animal Collective pouvaient transposer sur disque le principe du rite initiatique ?

François.

www.myspace.com/animalcollectivetheband
Extrait de l'album :
Animal Collective – Water Curses

dimanche 2 novembre 2008

[Tourne Disque] : Love Is All - A Hundred Things Keep Me Up At Night

Label : What's your Rupture?
Sortie : 11 Novembre 2008
4/5









Dans le vivier pléthorique des groupes d'indie rock des 00's finissantes, Love Is All fait partie de l'élite. Leur premier album, c'était la pop 60's et le post-punk qui dansent ensemble, un ensemble de morceaux entêtants enrobés d'une production originale et avec plein de petits gimmicks rendant ce groupe reconnaissable au milieu des autres, que ce soit la présence d'un saxophoniste dans le groupe, ou la chanteuse avec son accent et sa manie de dire parfois les paroles plutôt que de les chanter. Et puis, il fallait une ironie formidable pour sortir un album où tout les morceaux se ressemblent un peu, et oser l'intituler, d'après les paroles d'un morceau, Nine Times That Same Song. Love Is All était donc le groupe le plus cool possible, et autant dire qu'après ça, quand j'ai appris qu'ils sortaient leur second album, je me suis tout de suite mis en condition. Comprendre : j'étais prêt à être déçu.

On le voyait venir de loin le coup du deuxième album qui ressemble trop au premier, avec des morceaux qui n'offrent plus les mêmes choses qu'avant, c'est de l'ordre du stéréotype. Love Is All a exactement fait ça. Le groupe est tombé dans tout les pièges. Dire du mal de cet album sans l'avoir écouté est facile, plein de gens vont le faire, il suffit de copier/coller des critiques envers n'importe quel second album décevant de n'importe quel groupe et de les mélanger avec d'autres du premier album. La production n'a pas bougée, c'est toujours le coté Wall of Sound lo-fi avec plein de pré-amplis dans lesquels les fréquences basses ont été supprimées, elle est juste peut être plus dense. C'est même pas la suite, c'est la version 2.0. Sauf que voilà la différence : le groupe s'en sort quand même avec brio. Ne me demandez même pas comment ils ont réussis ce tour de force, mais c'est le cas. Ils ont refait quasiment le même album, et il est bien. On ne se dit à aucun moment que c'était mieux avant. Au contraire, il est tout aussi réussi. Voir même parfois mieux quand on écoute certains morceaux! Bon sang de zut! Je ne sais plus quoi faire. Ils m'ont eus. Ils sont trop forts. Mes avis n'ont plus aucune valeur. Je suis décrédibilisé. C'est comme si j'aimais le dernier Oasis. Cette chronique va s'arrêter là, j'abandonne.

Non.
Attendez.

Je vais quand même dire pourquoi cet album est l'un des albums les plus amusants de l'année, de ceux qui ne laissent jamais tomber l'auditeur et qui seront toujours là pour lui remonter le moral. A Hundred Things Keep Me Up At Night, c'est son nom, est rempli de ces morceaux absolument géniaux qui ont un couplet qui vous fait secouer la tête de manière fort stupide (c'est pas grave, vous êtes tout seul devant votre écran) puis ensuite un refrain qui vous fait chanter en yaourt avec des chœurs parfaits, parfois un peu mélancoliques. C'est comme ça sur Movie Romance, un morceau qui peut ne venir que de gens qui ont tout compris au terme de pop. Idem sur l'immense Sea Sick que je vous met au défi de ne pas trouver addictif (non mais ces chœurs à la fin! et la rythmique façon we will rock you du refrain!). Tout fonctionne. Wishing Well n'est pas kitsch avec son refrain pourtant remplis d'orgues à la Blondie. Last Choice a une rythmique disco qui devrait rentrer à l'Unesco tant elle est pillée n'importe comment par tout le monde, mais tout ce qu'il y a à retenir c'est que le morceau passera en boucle sur votre iPod avec ses petits xylophones. Les ballades se prennent pour du Jesus & Mary Chain? Ce n'est pas un problème non plus. Rien n'est un problème ici. Ça passe. Parfois de justesse. Mais finalement, aucun morceau ne déçoit, c'est encore plus efficace qu'avant. Cet album est tellement rempli de fougue que rien ne l'arrête. Par honnêteté intellectuelle, je pourrais vous dire que tout de même, ça change pas beaucoup vraiment, y'a pas beaucoup de prises de risques, vraiment, là, ils ont pas fait leur Kid A, c'est toujours pareil, je pourrais dire "hé, bah, pour la peine, je met pas une bonne note, on se fout de nous, je refuse ça!". Mais franchement, franchement, je m'en fous tellement! Cet album est trop bon pour que je pinaille sur des problèmes qui ne piquent les yeux que quand ils viennent de groupes antipathiques.

Love Is All, c'est des copains. Si j'avais leur adresse, je leur enverrais des cartes postales pendant les vacances. Et ce nouvel album est, dans son genre, une prouesse, un petit chef d'oeuvre et l'une des choses les plus efficaces de l'année. C'est tout ce que je retiens.


NB pour les autres groupes de rock indépendant qui travaillent sur leur deuxième album après un premier qui a été applaudit par tout le monde : Love Is All est une exception. Ça n'arrive qu'une fois sur cent. Votre deuxième album à vous sera nul. N'essayez même pas. La prochaine fois, je le jure, je me ferais pas avoir.

Émilien.

Un lien : www.myspace.com/loveisall8

Lien vidéo de l'album :
Le clip de Wishing Well, fait par le groupe n'importe comment, en tournée, sur une plage.